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Enseignement 2322
À Oumé, non loin de la pharmacie Thené, se trouvait une vieille boutique que les habitants regardaient avec méfiance. Coincée entre des arbres fatigués et des façades usées par le temps, elle semblait appartenir à un autre âge. On y vendait les produits ordinaires du quotidien, mais aussi de la viande de brousse et des objets troublants : des pendules déréglées, des masques poussiéreux, des statuettes au regard vide. Son propriétaire, un vieil homme aux traits tirés, parlait peu et ne souriait jamais. Pourtant, sa boutique ne désemplissait pas. Quand il s’adressait à vous, ses mots avaient un poids étrange : on repartait presque toujours avec quelque chose, sans vraiment savoir pourquoi.
Au fil des mois, pourtant, une ombre sembla s’étendre sur le quartier. On commença à compter les morts. Un vieil homme terrassé par une chute. Une femme retrouvée inanimée après une courte maladie. Un enfant emporté par une forte fièvre. Bien sûr, personne ne pouvait prouver le moindre lien avec la boutique. Mais dans les quartiers, les coïncidences nourrissent vite les peurs, et les peurs deviennent des certitudes.
Les rumeurs prirent de l’ampleur. On murmurait que le vieux était un sorcier. Certains affirmaient l’avoir vu parler seul la nuit, devant sa porte. D’autres juraient que ses yeux changeaient de couleur à la tombée du jour. Les plus superstitieux faisaient des signes de croix en passant devant sa boutique. Même ceux qui n’y croyaient pas accéléraient le pas sans trop savoir pourquoi.
Mais il y avait toujours des esprits audacieux, ou orgueilleux, pour vouloir braver l’interdit. Parmi eux se trouvait Kalou, un jeune homme connu dans le quartier pour sa piété. Il ne manquait jamais la messe du dimanche, citait volontiers les Écritures et méprisait ouvertement ce qu’il appelait les « histoires de faibles ». Pour lui, les rumeurs sur le vieux n’étaient que des inventions de gens sans foi.
« Quelles sont ces bêtises que les gens racontent ? Que ce vieux est un sorcier ? Des hommes de peu de foi ! » se disait-il avec dédain. « Un sorcier peut-il survivre dans ce quartier bourré de lieux de culte ? Jamais ! D’ailleurs, je vais le tester et on verra bien. S’il est vraiment sorcier, il ira pourrir en enfer. »
Le jour où il décida de passer à l’acte, le ciel était chargé de nuages noirs. La pluie tombait à grosses gouttes, frappant les toits de tôle avec une violence continue. Les rues étaient presque vides. Les flaques boueuses reflétaient les murs gris et les branches agitées par le vent. Kalou, le col relevé, marcha d’un pas ferme jusqu’à la boutique, comme s’il voulait prouver quelque chose non seulement aux autres, mais à lui-même.
Il poussa la porte. À l’intérieur, l’odeur était un mélange de fumée sèche, de viande, de poussière et d’humidité. Des pendules accrochées au mur semblaient toutes marquer des heures différentes. Les objets posés sur les étagères formaient un désordre silencieux et troublant. Derrière le comptoir, le vieux se tenait debout, immobile, comme s’il l’attendait depuis longtemps.
« Bonjour », lança Kalou d’un ton léger, presque moqueur.
Le vieux ne répondit pas. Pas un mot. Pas même un signe de tête. Son silence avait quelque chose d’épais, presque offensant. Kalou haussa les épaules et commença à parcourir les rayons. Il observait chaque objet avec insistance, comme pour y déceler une preuve, une anomalie, le signe concret de la sorcellerie qu’on prêtait au commerçant.
Plus il avançait, plus le malaise grandissait. Les tic-tac irréguliers des pendules résonnaient dans l’étroite boutique. La pluie martelait toujours le toit. Et pourtant, au milieu de ce vacarme, Kalou eut soudain la sensation très nette qu’on venait de le piquer dans le dos. Il se retourna brusquement.
Au même instant, un masque suspendu au mur se décrocha et tomba au sol dans un bruit sec. Il se brisa en plusieurs morceaux.
« Qu’as-tu fait, malheureux ? » lança le vieux d’une voix grave, pour la première fois depuis l’entrée du jeune homme.
Kalou se tourna vers lui, les sourcils froncés. « Je n’ai pas touché à ce vilain masque ! » répondit-il sèchement, plus nerveux qu’il ne voulait le montrer.
Le vieux contourna lentement le comptoir. Ses pas étaient mesurés, presque cérémoniels. Lorsqu’il s’arrêta devant Kalou, il leva les yeux vers lui et les planta dans les siens. Son regard était fixe, dur, sans colère apparente, mais chargé d’une autorité obscure.
« Tu es venu me défier, hein, c’est ça ? » demanda-t-il.
Kalou serra les mâchoires. Il sentit un léger frisson courir le long de ses bras, mais son orgueil l’empêcha de reculer. « Oui. Vous pouvez me faire quoi ? Vous ne pouvez rien contre moi », répliqua-t-il.
Sans attendre de réponse, il tourna les talons et sortit dans la pluie, en soupirant avec mépris. L’eau froide fouettait son visage, mais il se sentait presque soulagé. Derrière lui, il entendit alors la voix du vieil homme, plus forte que l’averse, plus tranchante que le tonnerre.
« Dans 5 jours, tu tomberas dans les escaliers et tu mourras ! »
Kalou s’arrêta une fraction de seconde, puis reprit sa marche sans se retourner. Il essaya même d’en rire plus tard avec quelques amis, répétant la phrase du vieux d’un air moqueur. Pourtant, à mesure que les jours passaient, cette menace lui revenait sans cesse à l’esprit. Il se surprenait à fixer les marches devant lui, à ralentir lorsqu’il montait un escalier, à regarder derrière lui sans raison. Son assurance se fendillait.
Le cinquième jour, il dormit mal. Le sixième matin, le quartier fut réveillé par des cris. Des voisins s’étaient attroupés près d’un escalier. Kalou gisait au sol, le corps tordu dans une position affreuse, le crâne complètement fracassé. La pluie de la veille avait rendu les marches glissantes, disait-on. Un accident, concluaient certains. Mais d’autres se souvenaient des paroles du vieux mot pour mot.
À partir de ce jour, plus personne ne passa devant la boutique sans baisser les yeux. Certains changèrent même d’itinéraire pour éviter la rue. Les clients se firent plus rares, mais la boutique ne ferma pas. Elle restait là, silencieuse, immobile, avec ses volets entrouverts et ses pendules déréglées. Et quand la pluie tombait sur Oumé, beaucoup juraient entendre, mêlé au vent, le bruit d’un masque qui se brise encore…
Roch Armel BAKYONO
Économiste
Parapsychologue-expert
Directeur du cabinet CECRAB
SARL unipersonnelle créée en 2002
RC N° BF OUA 2002
Agrément d’expertise N° 279/2003
M2477- IFU N° 00003274N.
WhatsApp du secrétariat : (+226)70017373
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